Un prêtre racontait cette histoire qui s’est passée à Paris dans les années 60 : deux jeunes séminaristes en soutane font le mur du Séminaire pour aller boire une bière dans un bar, et ils sont accoudés au comptoir, lorsqu’un groupe d’anticléricaux les prennent à parti, un peu agressifs.
L’un d’entre eux s’approche du séminariste et lui donne une claque sur la joue en le provoquant et en lui disant « alors, tu tends l’autre joue ? ». Le séminariste s’exécute, il tend l’autre joue. Le gars lui donne une autre claque de toutes ses forces et tout le monde rigole dans le bar.
Le séminariste le regarde calmement, il recule un peu… et il lui décoche une droite. Le gars s’étale de tout son long dans le bar, et tous les clients sont sidérés ! Calmement, le séminariste dit « Jésus a dit que si l’on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche… mais il n’a rien dit sur ce que je pouvais faire après !
» L’évangile de ce dimanche nous parle de la correction fraternelle. « Corrigez-vous les uns les autres » dit Saint Paul, non par plaisir ni par vengeance, mais parce que la correction fraternelle est une œuvre de la miséricorde. Elle nous fait grandir pour former une communauté de frères et de sœurs : « vous êtes le corps du Christ ».
Vous vous réunissez chaque dimanche pour constituer une assemblée vivante, l’Eglise, et pour communier ensemble. Avant que Jésus nous parle de la correction fraternelle, Pierre en a fait les frais puisque dimanche dernier, Jésus annonçait qu’il devait mourir et ressusciter. Et Pierre lui dit « non Seigneur, cela ne t’arrivera pas !
» ; « passe derrière moi Satan » dit Jésus à Pierre. Voilà une correction fraternelle bien envoyée à notre premier Pape (au chef des Apôtres). Jésus recadre Pierre (tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes). La correction fraternelle nous aide à grandir en sainteté.
Celui qui peut corriger son frère mais qui ne le fait pas (nous dit la première lecture) commet un péché contre la charité, car il refuse la miséricorde à son frère : « si tu ne dis pas au méchant d’abandonner sa conduite mauvaise, lui mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang » (Ez 33, 7-9) dit le prophète Ezékiel.
Un acte de charité ô combien difficile, car il est tellement plus facile de ne rien dire et de faire l’autruche, par lâcheté ou par peur de blesser. Mais si j’aime mon frère et que je me soucie du salut de son âme, je le corrige avec un discernement plein de charité, car nous ne pouvons pas corriger nos frères sans amour.
Vous savez ce qu’est un angle mort ? un angle mort, c’est quand je demande à mon frère ce qu’il pense de moi. En fait, la correction fraternelle est très difficile (il faut du courage, il faut un cadre spécifique, il faut être humble, être dans la charité et faire en sorte que l’autre ne soit pas trop susceptible).
L’angle mort, c’est l’inverse de la correction fraternelle. L’angle mort, c’est la feuille de salade qui est sur votre dent, que vous ne voyez pas et que moi, je vois… ou l’inverse (par exemple) vous pouvez dire : « l’homélie du Père, elle est longue »… ça, c’est ce que vous voyez, mais moi je ne le vois pas.
Sommes-nous capables de nous regarder avec lucidité ? Pourquoi ne pas demander aux autres ce qu’ils pensent de nous : « qu’est-ce que tu penses de moi ? dis-moi la vérité ». Et s’il nous dit des vérités qui nous gênent, qui nous fâchent, c’est que nous avons encore du mal à entendre et à être lucides sur nous-mêmes.
Dans quelle mesure suis-je capable d’accepter, dans la paix, sans me fâcher, ce que me dit l’autre ? (à condition que l’autre soit dans la charité). Souvent, on ne me dit rien parce qu’on sait que je vais mal le prendre, et on préfère que je vive pendant des années avec mes défauts (que tout le monde connaît… sauf moi).
1 Or, même si je suis génial, il reste toujours un petit pourcentage à corriger, que je ne vois pas. Et plus je suis génial, et moins je pense avoir besoin de personnes pour me dire les choses. Or, plus j’ai de qualités et plus je suis en danger … de tomber dans l’orgueil, qui me rend aveugle.
Voilà la raison de la correction fraternelle : j’ai besoin d’un ophtalmo qui m’aide à y voir clair. Question : est-ce qu’il y a quelqu’un avec qui je me sens suffisamment à l’aise pour lui donner le droit de me dire ce qu’il veut sur ma vie ? Est-ce que j’ai quelqu’un qui pourrait me dire des choses sur moi, en toute confiance ?
L’angle mort, c’est quand je demande une correction, quand je demande à l’autre ce qu’il pense. Dans l’Eglise, dans ma paroisse, dans ma famille, au travail, est-on est capable de demander des retours ? Ca m’intéresserait de savoir ce que tu penses de ma pastorale, de ma manière de gérer le groupe.
Ca m’intéresserait de savoir ce que tu penses, pour un couple, de la manière dont je prends soin des enfants, des affaires de la maison. Ca m’intéresserait que tu me dises comment tu perçois ma relation avec untel, parce que j’ai entendu des rumeurs bizarres.
Ca m’intéresserait que tu me dises ce que tu penses de mon témoignage (que je vais donner à la fin de la messe tout à l’heure). Ca m’intéresserait que tu me dises (pour un prêtre) quelle est l’idée que tu as retenue de mon homélie… une idée ! Et puis quelles qualités tu vois en moi ?
Parce qu’en général, on est assez nul pour exprimer les qualités qu’on trouve chez l’autre. Frères et sœurs, quel est le rêve de Jésus ? Une Eglise où l’on ose dire ce qu’on aime chez l’autre, où l’on est capable de se corriger fraternellement, dans la vérité et la charité.
En effet, « je suis le gardien de mon frère » (Genèse 4,9), et lui aussi est le gardien de mon âme, parce que je ne me construis pas seul, et que j’ai besoin des autres pour devenir celui que Dieu m’appelle à être. Alors, pour conclure, je vous pose cette question très concrète : dans mes relations, qui peut me parler vrai ?
Y a-t-il dans votre vie quelqu’un à qui vous avez donné le droit de vous parler franchement ?